Article traduit du vol. 18, no 2 (printemps 1999) du Free Minds Journal

Les Témoins de Jéhovah
et les Nazis
 :
La Société Watchtower répond
à ses détracteurs

par Ken Raines

Dans le périodique Réveillez-vous ! du 8 juillet 1998, la Société Watchtower répond à certaines critiques à propos de ses relations avec le gouvernement Nazi en 1933. Elle dit maintenant que l’histoire de la " Déclaration de faits " adoptée à l’assemblée de Berlin en 1933, telle que la relate l’Annuaire 1974, est inexacte. Elle admet que la Déclaration n’a pas été ‘ atténuée ’ par le Surveillant de filiale en Allemagne, comme le dit l’Annuaire. Elle dit maintenant que les paroles de la Déclaration n’étaient pas antisémites et ne constituaient pas une tentative de conciliation avec les Nazis. Elle nie aussi ce que déclarent des détracteurs, à savoir que la salle d’assemblée, en 1933, était pavoisée de drapeaux à svastika, comme le rapporte un témoin oculaire qui était Témoin de Jéhovah.

Au cours des deux dernières années, de nombreux documents sur la Société Watchtower et l’Allemagne nazie ont été diffusés sur l’internet. Dans la plupart des cas, ces documents ripostaient à ce que dit la Société au sujet de sa position exemplaire à l’encontre du Nazisme et de l’" intégrité " des Témoins dans les camps de concentration. Les détracteurs, tout en saluant généralement la persévérance et l’intégrité des Témoins moyens vis-à-vis de leur foi au cours de cette période très difficile, ont donné des preuves que les dirigeants des Témoins de Jéhovah ont parfois manqué de montrer la même résolution à " tenir tête " au Nazisme.

La critique de James Penton

James Penton est celui qui a publié le plus de matériel critiquant les déclarations de la Société Watchtower au sujet de ses expériences avec les Nazis. Professeur émérite d’Histoire à Lethbridge, en Alberta (Canada), M. Penton est une ancien Témoin. Il a fait quelques commentaires sur les tentatives de " compromis " entre la Société et le gouvernement Nazi dans son livre Apocalypse Delayed, publié en 1985, ainsi que dans un journal avec lequel il était associé et dont la publication fut de courte durée, The Christian Quest.

Dans le numéro du Quest, il publia des documents historiques en allemand et en anglais pour fournir ce qu’il pensait être des preuves d’une " tentative de compromission " de leur foi avec le gouvernement allemand. Parmi ces preuves figuraient la " Déclaration de faits " de la Société Watchtower, document qui, pour lui, contenait des remarques antisémites et constituait une tentative de conciliation avec les Nazis, ainsi que le témoignage de Konrad Franke.

Franke était surveillant de la filiale allemande de la Société Watchtower, et il donna plus tard un discours dans lequel il relata son expérience en tant que Témoin de Jéhovah sous le Troisième Reich, y compris ses souvenirs de l’assemblée de Berlin en 1933, vers l’époque où les activités de la Société Watchtower furent interdites et où beaucoup de Témoins commencèrent à être envoyés dans les camps de concentration. Franke dit avoir été " choqué " lorsqu’il est arrivé à l’assemblée de 1933 à Berlin, où la Déclaration de faits devait être présentée, car le bâtiment était pavoisé de drapeaux à svastika et que le cantique d’ouverture était un de ceux que les Étudiants de la Bible chantaient rarement, sa mélodie étant la même que celle de l’hymne national allemand.

Penton croit également que les seuls commentaires jamais faits par la Société à propos du contenu antisémite de la Déclaration, commentaires publiés dans l’Annuaire des Témoins de Jéhovah 1974, n’avaient pour seul but que de la disculper au regard de l’histoire. L’Annuaire 1974 prétend que le langage de la Déclaration avait été ‘ édulcoré ’ par le Témoin allemand qui avait traduit le document de l’anglais. Penton a cependant démontré que l’Annuaire 1934 (1934 Yearbook of Jehovah’s Witnesses), où l’on trouve la version anglaise de la Déclaration, dit la même chose que la Déclaration allemande, et que rien n’a donc été modifié. La version de l’Annuaire 1934 contient les mêmes commentaires antisémites.

Après que la Société eut publié des articles dans Réveillez-vous ! du 22 août 1995, articles dans lesquels elle dit que les Témoins constituent la seule religion à s’être constamment et courageusement opposée au Nazisme, Penton envoya une lettre ouverte au Président de la Société Watchtower, accompagnée d’un exemplaire du Christian Quest et de documents les accusant d’édulcorer leur histoire. Tout ceci, ainsi que d’autres documents, a été diffusé sur le web, particulièrement sur le site " The Watchtower Observer ", en Norvège, qui est peut-être le site qui contient le plus d’informations sur les Témoins, et qui est l’un des plus visités. Ceci est aussi devenu un sujet de discussion très animée entre les anciens Témoins et les Témoins sur les forums internet.

Au cours des dernières années, de plus en plus de documents ont apparemment fait surface en Allemagne, documents dont le contenu a été discuté sur l’internet. S’ils sont valides, ceux-ci indiquent que les dirigeants de la Société Watchtower en Allemagne se sont compromis et ont même coopéré avec les Nazis en donnant des noms de Témoins ainsi que des informations sur les opérations de la Société, contribuant à envoyer beaucoup de Témoins dans les camps. Le site The Watchtower Observer contient plus de documents allemands sur la Société Watchtower et l’Allemagne nazie qu’il n’est nécessaire de traduire.

Dans le périodique Réveillez-vous ! du 8 juillet 1998, la Société Watchtower a tenté de répondre à quelques-unes de ces critiques.

Réveillez-vous ! du 8 juillet 1998

Dans ce numéro du 8 juillet, l’anonyme " correspondant [de Réveillez-vous !] en Allemagne " dit dans l’article intitulé " Les Témoins de Jéhovah — Courageux face au péril nazi " :

" On a voulu voir dans l’assemblée de Berlin et dans la ‘ Déclaration ’ des tentatives par lesquelles certains Témoins en vue auraient tenté d’exprimer leur sympathie pour le gouvernement nazi et sa haine des Juifs. Ces accusations ne sont pas fondées. Elles reposent sur des informations erronées et sur une mauvaise interprétation des faits. "

Les drapeaux à Svastika

L’article tente de réfuter le témoignage de Franke, selon lequel le Tennishallen de Berlin, où les Témoins de Jéhovah tinrent leur assemblée de 1933, était pavoisé de drapeaux à svastika. Il ne mentionne pas le témoignage de Franke, mais dit ceci :

" Ainsi, certains affirment que les Témoins décorèrent les Wilmersdorfer Tennishallen de drapeaux à svastika (croix gammée). Des photographies de l’assemblée de 1933 montrent clairement qu’il n’y avait pas de svastikas à l’intérieur du hall. Des témoins oculaires ont confirmé qu’il n’y avait aucun drapeau dans la salle.

" Il est possible, en revanche, que le hall ait été pavoisé à l’extérieur. Le mercredi 21 juin, quelques jours avant l’assemblée, des miliciens nazis avaient utilisé la salle. […] Il se pourrait donc fort bien que le dimanche, en arrivant, à l’assemblée, les Témoins aient trouvé le bâtiment couvert de drapeaux à svastika. "

Je n’ai jamais lu la moindre critique prétendant que les Témoins avaient eux-mêmes pavoisé la salle de drapeaux à svastika. Penton ne fait que répéter les commentaires de Franke, un témoin oculaire, selon lesquels il avait trouvé la salle pavoisée de drapeaux à svastika en y pénétrant. Il n’a jamais prétendu que c’étaient les Témoins qui l’avaient fait. Remarquons bien qu’il s’agit du témoignage d’un Témoin de bonne réputation, et non pas d’un " détracteur ". La Société contre-attaque avec des " témoins " anonymes qui disent qu’il n’y avait pas de drapeaux.

Le rédacteur de l’article dit que des photographies prises à l’assemblée montrent qu’il n’y avait pas de drapeau à svastika à l’intérieur, et deux photos sont présentées. Ces dernières, cependant, ne réfutent pas de façon décisive le témoignage de Franke. L’une d’elles montre l’assistance de devant ou sur l’estrade. On voit le mur du fond du Tennishallen, ainsi qu’une partie des gradins latéraux remplis d’assistants. Si des drapeaux avaient été disposés sur les côtés, ils auraient tout simplement obstrué la vue de ceux qui étaient sur les gradins. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle on ne met jamais de drapeaux sur les gradins latéraux des stades. On place aussi rarement des drapeaux à l’arrière des salles.

L’autre photographie présentée comme preuve à l’encontre de la présence de drapeaux à svastika est prise depuis la gauche de l’estrade (en regardant vers l’assistance), du milieu de l’orchestre, et montre le mur à droite de l’estrade. Elle ne montre que le devant de l’estrade, où un homme est en train de parler, une autre personne étant assise à côté de lui (probablement un autre orateur). On ne voit pas la plus grande partie de l’estrade derrière l’orateur, qui a été coupée (délibérément ?).

L’estrade est l’endroit où les drapeaux sont normalement placés lors des rassemblements publics, étant donné que c’est vers elle que l’assistance est tournée lorsqu’on récite un " serment d’allégeance " ou que l’on chante l’hymne national. Après tout, on est censé regarder le drapeau, et on ne demande pas à l’assistance de se lever, de se tourner et de regarder vers l’arrière de la salle ou en l’air pour chanter l’hymne national.

Si la Société montrait deux photos de l’assemblée, l’une (comme c’est le cas) prise de l’estrade et montrant l’assistance, et l’autre montrant l’estrade depuis l’assistance, la question serait réglée. Le fait que les deux photos présentées ne montrent pas l’endroit où les drapeaux en question devraient normalement être placés ne me satisfait pas et ne constitue pas, pour moi, une preuve photographique réfutant une partie du témoignage de Franke, qui était présent.

Les autres principaux commentaires de Franke au sujet du début de cette assemblée où la " Déclaration " fut présentée, assemblée à laquelle il assista, sont que non seulement il y avait des drapeaux à svastika, mais également que la réunion débuta par un cantique qui n’avait pas été chanté depuis des années en Allemagne, car sa mélodie était celle qui avait été adoptée pour l’hymne national allemand, " Deutschland, Deutschland, über alles ". Ces deux faits l’inquiétèrent, et il rapporta que beaucoup d’assistants ne purent se résoudre à le chanter dans ces circonstances. C’est comme si on demandait à des Témoins de Jéhovah français, dans des circonstances semblables, de chanter un ancien cantique presque oublié, dont la mélodie serait celle de la Marseillaise. Comme ils le font de nos jours lors des événements sportifs ou d’autres rassemblements publics, les Témoins de Jéhovah se précipiteraient probablement vers les toilettes les plus proches pour attendre que l’hymne soit terminé. Ou alors ils se tiendraient là, incrédules, comme beaucoup — selon Franke — l’ont fait à l’assemblée de Berlin.

Le cantique d’ouverture

L’auteur de l’article de Réveillez-vous ! s’attaque ensuite à ce point, sans non plus mentionner le fait que c’est un Témoin de Jéhovah, Konrad Franke, qui a le premier fait ces déclarations en faisant appel à ses souvenirs de l’assemblée. Il (ou elle) écrit :

" Certains de nos détracteurs affirment en outre que l’assemblée débuta par l’hymne national allemand. En réalité, l’assemblée commença par un chant intitulé ‘ La glorieuse espérance de Sion ’, qui portait le numéro 64 dans le recueil de cantiques des Témoins. Les paroles de ce chant étaient accompagnés d’une musique composée en 1797 par Joseph Haydn. Le chant numéro 64 figurait dans le recueil de cantiques des Étudiants de la Bible depuis 1905. En 1922, l’État allemand avait adopté comme hymne national l’air de Haydn sur des paroles de Hoffmann von Fallersleben. Néanmoins, les Étudiants de la Bible chantaient encore de temps à autre le cantique numéro 64, comme le faisaient leurs compagnons d’autres pays.

" Le chant d’un cantique consacré à Sion peut difficilement être interprété comme une tentative visant à gagner la faveur des nazis. Sous la pression de l’antisémitisme nazi, d’autres Églises éliminèrent de leurs livres de cantiques et de leur liturgie les mots hébreux comme ‘ Juda ’, ‘ Jéhovah ’ et ‘ Sion ’. Les Témoins de Jéhovah s’y refusèrent. Les organisateurs de l’assemblée ne s’attendaient donc certainement pas à s’attirer la bienveillance du gouvernement en inscrivant au programme un chant à la gloire de Sion. Certains assistants ont néanmoins pu éprouver des réticences à chanter ‘ La glorieuse espérance de Sion ’ du fait que la mélodie était la même que celle de l’hymne national. "

Encore une fois, je ne sais pas de qui parle l’auteur en disant : "Certains de nos détracteurs affirment […]. " Je n’ai jamais lu aucune critique émanant de ‘ détracteurs ’ qui auraient dit que la Société avait débuté leur assemblée avec l’hymne national allemand. Ce n’est pas ce qu’a dit Konrad Franke. Personne, à ma connaissance, n’a jamais dit que leur cantique sur Sion avait pour but de s’attirer la faveur des Nazis. Ce que dit Penton, en se référant au témoignage de Franke, c’est qu’ils n’étaient pas gênés par les paroles [au sujet de Sion], mais par le fait de débuter leur assemblée par un cantique dont la mélodie était la même que celle de l’hymne national allemand, avec des drapeaux à svastika déployés tout autour. Voici le témoignage de Franke, rapporté par Penton :

" […] nous avons été invités à une assemblée spéciale en Prusse, à Berlin, donc, où la ‘ Déclaration ’ allait être présentée. […] nous avons été choqués en arrivant à la Salle de Tennis le lendemain matin, sans y trouver l’ambiance habituelle des assemblées. En entrant, nous trouvâmes la salle pavoisée de drapeaux à svastika ! Mais il n’y eut pas que cela : la réunion commença par un chant que nous n’avions pas chanté depuis des années, surtout en Allemagne, à cause de la mélodie. Bien que les paroles fussent belles, la mélodie — les musiciens qui sont présents ici reconnaîtront que les notes étaient celles de la mélodie de ‘ Deutschland, Deutschland, über alles ’ !

" Pouvez-vous imaginer ce que nous ressentions ? Beaucoup ne purent se joindre au chant ; c’était comme s’ils avaient la gorge serrée. Quels sortes de dirigeants avions-nous donc, qui nous mettaient dans un tel danger — et le danger de chanceler dans ces circonstances — au lieu de nous aider et de nous soutenir, afin que nous puissions avoir une position courageuse. Que les anciens qui sont parmi nous apprennent quelque chose de ces exemples, et puissent-ils reconnaître, à l’avenir, leur responsabilité dans ce domaine. "

Antisémitisme

L’article évoque ensuite la Déclaration et l’accusation des détracteurs selon laquelle elle contenait des commentaires antisémites destinés à insinuer les Témoins dans les bonnes grâces des Nazis. Nous y lisons :

" Ayant abordé la question du financement [à savoir que la Société n’aurait jamais reçu d’argent des Juifs], la ‘ Déclaration ’ s’en prenait aux pratiques déloyales du grand commerce en ces termes :

‘ Ce sont les négociants juifs de la puissance anglo-américaine qui ont élaboré le grand négoce et l’ont utilisé comme un moyen propre à exploiter et à asservir beaucoup de peuples. ’

" Comme chacun pouvait le constater, cette remarque ne visait pas le peuple juif dans son ensemble. Il est regrettable qu’elle ait pu être mal comprise et perçue comme offensante. Certains ont prétendu que les Témoins de Jéhovah partageaient l’hostilité des Églises allemandes de l’époque à l’égard des Juifs. C’est absolument faux. Pendant la période nazie, les Témoins ont, aussi bien dans leurs publications que par leurs actes, rejeté les idées antisémites et dénoncé les mauvais traitements infligés aux Juifs par les nazis. La bonté qu’ils ont témoignée aux Juifs qui partageaient leur sort dans les camps de concentration oppose un démenti cinglant à ces calomnies. "

Je crois que les remarques à propos des Juifs parlent d’elles-mêmes. Elles sont clairement antisémites. L’excuse " sans s’excuser " de la Société sonne assez creux comparée à leurs remarques racistes sur les " Juifs " à cette époque. Je crois qu’il ne s’agit pas là d’avoir mal compris leurs remarques du fait que, comme le dit la Société, elles ne visaient pas " le peuple juif " dans son ensemble. À l’époque, la Société Watchtower a souvent fait des commentaires sur la malice du " grand commerce ". Comme le démontre la Déclaration, Rutherford clamait que cette malice avait son origine chez les Juifs.

Par exemple, voici ce qu’il déclara en 1927 sur les ondes de la station de radio de la Société Watchtower, la WBBR, commentaires publiés dans le périodique de la Société L’Âge d’Or :

" Beaucoup d’entre vous ont sans doute entendu dire que les Juifs vont de nouveau dominer la terre. Ceci a souvent été mal compris. N’est pas Juif chaque descendant d’Abraham, loin de là. Il faut savoir une fois pour toutes que ces hommes profiteurs, sans conscience et égoïstes qui se nomment eux-mêmes Juifs, et qui contrôlent la plus grande partie des finances du monde, ne domineront jamais cette nouvelle terre. Dieu ne prendra pas le risque de placer ces hommes égoïstes dans une position si importante. "

Des déclarations de ce genre de la part de Rutherford m’incitent à croire que les paroles que Penton place dans la bouche de ce dernier lors d’une assemblée de la Société Watchtower en 1920 au Canada sont tout-à-fait exactes. Rutherford aurait dit :

" Je parle des Juifs palestiniens, et non pas de ces petites personnes au nez crochu et aux épaules voûtées qui se tiennent aux coins des rues pour essayer de vous escroquer le moindre sou que vous avez gagné. "

On peut piocher çà et là les meilleures citations de Rutherford ou d’autres personnes appartenant au mouvement des Étudiants de la Bible/Témoins de Jéhovah au sujet des Noirs, des Juifs ou d’autres races. Ceci permet de se documenter sur leurs idées racistes ou leurs sympathies. Les nombreuses déclarations faites par la Société au cours des ans au sujet des Juifs, ou encore des Noirs, ont parfois exprimé de la sympathie envers eux pour leur situation ou les mauvais traitements qu’ils subissaient. En d’autres temps, ou parfois dans le même temps, ses déclarations ont été extrêmement racistes. Elle a parfois dénoncé les lynchages et la misère économique des Noirs en Amérique ou ailleurs, mais cela ne doit pas occulter le fait que ses membres croyaient que les Noirs étaient inférieurs aux Blancs et sous le coup d’une malédiction divine, et que cette situation ne changerait qu’au cours de l’âge d’or (le millenium). Le fait d’insister, comme le fait maintenant la Société, sur des cas où des Témoins ont traité des Juifs avec bonté, ou de rédiger des articles dans lesquels elle exprime sa compassion pour ce qu’ils ont subi durant la Seconde guerre mondiale, etc., n’efface pas ses commentaires et convictions racistes.

À la différence de leur attitude envers les Noirs au cours des ans, leur attitude envers les Juifs et la " race " juive est rendue plus complexe par leur position théologique pour ce qui est de savoir qui est véritablement Juif et qui ne l’est pas. Pendant des années la Société a enseigné que les 144 000 sont les véritables Juifs, les Juifs " spirituels ", tandis que les " Juifs selon la chair " sont ceux qui appartiennent à la race juive de par leur naissance, mais qui n’ont pas la " foi d’Abraham " en Jéhovah, et ne sont donc pas des Juifs spirituels, membres des 144 000 Israélites spirituels.

Comme le démontrent les commentaires de Rutherford rapportés plus haut, ce dernier, ainsi que d’autres membres des Étudiants de la Bible/Témoins de Jéhovah, se référaient principalement dans la Déclaration à une race en particulier, composée d’individus qui étaient derrière le " grand négoce " et asservissaient l’humanité. Ces individus étaient les Juifs " sans conscience ", " égoïstes " et " cupides ", les Juifs naturels, " selon la chair ". Rutherford croyait en ce stéréotype courant du Juif homme d’affaires " égoïste " qui vous soutirait votre dernier centime si vous lui en laissiez l’occasion. Ce sont ceux-là dont il croyait qu’ils étaient derrière le " grand négoce " et contre lesquels il a si souvent invectivé. C’est peut-être la raison pour laquelle il était dit dans la Déclaration que l’affirmation selon laquelle la Société Watchtower était financée par les " Juifs " était un odieux mensonge, et que cette accusation ne pouvait provenir que de Satan.

Voici ce que l’on peut lire dans la suite de la Déclaration au sujet des " négociants Juifs " derrière le " grand négoce ", partie que le " correspondant en Allemagne " de Réveillez-vous ! a choisi de ne pas citer :

" Ceci est si manifeste en Amérique qu’il y a un proverbe au sujet de la ville de New York, qui dit : ‘ Les Juifs la possèdent, les Catholiques Irlandais la dirigent, et les Américains paient les factures ’. "

La Déclaration de faits

Penton semble donc avoir de solides arguments pour dire que la Déclaration de faits était une tentative de compromis avec le gouvernement nazi et contenait des commentaires racistes au sujet des " Juifs " afin de se " concilier les bonnes grâces " du gouvernement nazi. Penton cita l’historienne Christine King au sujet de la Déclaration, citation que la Société n’a pas jugé bon de donner (alors qu’elle cite les commentaires favorables de King au sujet des Témoins dans les camps) :

" Le document est un modèle du genre, et digne des quatre autres sectes [la Science Chrétienne, les Saints des Derniers Jours, les Adventistes du Septième Jour et certains membres de l’Église Néo-Apostolique] qui toutes soutinrent, d’une manière ou d’une autre l’État Nazi […].

" Ayant tenté d’assurer les autorités de leur bonne citoyenneté au moyen de la Déclaration de faits, et ayant interprété et expliqué leurs croyances d’une manière qui, étant donné les préoccupations du régime, avait pour but d’apaiser les craintes et de proposer un compromis de manière à peine voilée, les Témoins s’attendaient à être beaucoup moins harcelés. La Déclaration ne condamnait-elle pas, comme les Nazis, la Société des Nations, ne disait-elle pas que le National-Socialisme se dressait contre les injustices dont les Allemands avaient souffert depuis 1919, et ne se terminait-elle pas par un appel personnel au Führer ? "

Ceci est corroboré par la lettre de la Société accompagnant la Déclaration envoyée au gouvernement nazi. Cette lettre disait en partie :

" La présidence de la Société Watchtower de Brooklyn est et a toujours été extrêmement bienveillante à l’égard de l’Allemagne. En 1918, le président de la Société et sept membres du conseil d’administration d’Amérique furent condamnés à 80 ans d’emprisonnement parce que le président avait refusé qu’on utilise deux périodiques, édités par lui en Amérique, à des fins de propagande de guerre contre l’Allemagne. Ces deux périodiques, " La Tour de Garde " et " L’Étudiant de la Bible ", furent les seuls en Amérique à refuser de s’engager dans la propagande anti-allemande, et furent pour cette raison interdits et supprimés en Amérique durant la guerre.

" De la même manière, au cours des derniers mois, le conseil d’administration de notre Société a non seulement refusé de s’engager dans la propagande contre l’Allemagne, mais s’est même opposé à celle-ci. La déclaration ci-jointe souligne de fait et montre que ceux qui prennent la tête dans cette propagande (les hommes d’affaire Juifs et les Catholiques) sont également les persécuteurs les plus virulents de notre Société et de son conseil d’administration. Ceci, ainsi que d’autres faits présentés dans la déclaration ont pour but de démentir les accusations diffamatoires dont les Étudiants de la Bible sont les victimes de la part des Juifs. "

La lettre disait plus loin :

" Lorsqu’elle a abordé la question des relations entre les Étudiants de la Bible en Allemagne et le gouvernement national du Reich allemand, la conférence est arrivée à la conclusion qu’il n’y avait pas de contradiction. Au contraire, pour ce qui est des buts purement religieux et apolitiques, ainsi que des efforts des Étudiants de la Bible, on peut dire qu’ils sont en plein accord avec les buts identiques du gouvernement national du Reich allemand. "

On peut difficilement dire que ce qui précède constitue une déclaration courageuse contre le gouvernement nazi et les injustices qu’il commettait, comme l’a toujours clamé la Société en parlant de ses expériences avec les Nazis et de la Déclaration de faits.

L’annuaire 1974

L’Annuaire des Témoins de Jéhovah 1974 indique que beaucoup de Témoins allemands refusèrent d’adopter la Déclaration car ils ressentaient qu’elle " n’était pas aussi dure " qu’ils l’avaient espéré pour ce qui est de protester contre l’attitude de l’Allemagne envers la Société. Ceci est assez inhabituel, car la Société rapporte toujours que, aux assemblées, les Témoins adoptent ses résolutions " à l’unanimité ". Les Témoins, en effet, se doivent d’accepter sans poser de question tout ce que dit la Société, et pour cette dernière les résolutions qu’elle présente pour être adoptées sont forcément toujours acceptables. On a virtuellement jamais entendu dire que des Témoins aient hésité à adopter une résolution ou aient remis en question de quelque manière que ce soit ce que dit la Société.

L’Annuaire 1974 essaie de farder le fait qu’est cette tentative de compromis en prétendant que la Déclaration ne disait pas vraiment ce qu’elle aurait dû, mais qu’elle a été ‘ édulcorée ’ par un certain " frère Balzereit ", qui travailla avec le président de la Société, le juge Rutherford, et Nathan Knorr, à la préparation du document en allemand. Apparemment, ni Rutherford ni Knorr ne connaissaient bien l’allemand, et Balzereit put ainsi leur " jeter de la poudre aux yeux ". L’Annuaire dit également :

" Ce n’était pas la première fois que frère Balzereit atténuait le langage clair et sans détour utilisé dans les publications de la Société, afin de ne pas avoir d’ennuis avec les agents du gouvernement. "

La Société a donc prétendu que la teneur de la Déclaration était beaucoup plus dure dans l’original élaboré par Rutherford et Knorr, mais qu’elle fut atténuée par Balzereit afin d’apaiser les Nazis. Penton et d’autres détracteurs ont accusé la Société de tenter ainsi de cacher le contenu raciste et compromettant de la Déclaration. Il s’agit, selon eux, d’un récit édulcoré de leur histoire, et de ce point de vue, Balzereit a servi de bouc émissaire. Le rédacteur de l’article de Réveillez-vous ! admet que ce que dit l’Annuaire 1974 est faux, disant :

" L’Annuaire des Témoins de Jéhovah 1974 rapporte que certains Témoins allemands furent, à l’époque, déçus que les auteurs de la ‘ Déclaration ’ n’aient pas adopté un ton plus ferme. Le rapport laisse entendre que Paul Balzereit, le responsable du bureau de la filiale, avait affaibli le texte du document. Une comparaison des versions allemande et anglaise du texte montre que ces affirmations sont inexactes. Elles reposent apparemment sur des témoignages de personnes qui n’avaient pas participé directement à la préparation de la ‘ Déclaration ’ et qui ont pu être influencées par le fait que Paul Balzereit renonça à sa foi à peine deux ans plus tard. "

La Société Watchtower admet donc maintenant que les assertions de l’Annuaire 1974 sur le contenu de la Déclaration sont fausses, comme l’avaient indiqué ses détracteurs, dont Penton, sans toutefois mentionner que ce sont précisément ces détracteurs qui ont commencé a attirer l’attention sur ce fait. Apparemment, elle va engager sa réputation sur le contenu de la Déclaration. Elle admet maintenant que les commentaires antisémites (dont certains disent qu’ils constituaient une tentative de compromission afin de s’attirer les faveurs de Nazis) se trouvaient dans l’original de la Déclaration, mais elle prétend qu’ils ont été mal compris.

Conclusions

En raison, apparemment, de la pression dont elle a été l’objet récemment à ce sujet sur l’internet, la Société est en train d’essayer de répondre à ses détracteurs sur ses relations avec le gouvernement de l’Allemagne nazie.

Elle admet maintenant l’exactitude de l’une des principales affirmations de ses détracteurs, à savoir que l’histoire de la Déclaration rapportée dans l’Annuaire 1974 est inexacte. Sa contestation porte sur la compréhension des déclarations dont elle admet qu’elles étaient dans le document original produit par Knorr et Rutherford, disant qu’elles ne comportaient ni parole antisémite ni preuve qu’il y ait eu tentative de compromission ou de conciliation avec les Nazis. Leur riposte à ceux qui attirent l’attention sur le témoignage de Konrad Franke — qui était présent, qui a vu les drapeaux à svastika et qui a confirmé que l’assemblée a débuté par le chant d’un cantique dont la mélodie était celle de l’hymne national — n’est guère convaincante. Pour amoindrir vraiment la crédibilité du témoignage de Franke, il faudrait produire, en plus des deux photographies que la Société a choisi de publier, une autre photo montrant qu’il n’y avait pas de drapeau à svastika sur l’estrade. En l’absence d’un tel document, la question reste non résolue.

Vers l’époque où est paru cet article de Réveillez-vous !, de nouveaux documents — peut-être plus redoutables encore — ont été trouvés et diffusés sur l’internet. Ces documents ont trait aux attaques portées par l’ex-Témoin de Jéhovah Ewald Vorsteher contre la politique nazie, à la condamnation de ces attaques par la Société Watchtower ainsi qu’à la coopération entre des représentants légaux de la Société Watchtower et les Nazis, ce qui contribua à envoyer des Témoins de Jéhovah dans les camps, mais la Société Watchtower n’a toujours rien publié à ce sujet. Il sera intéressant de voir si la Société va tenter de répliquer à cela. En tout état de cause, si ces documents sont authentiques, ils démontreront que la Société Watchtower a transigé avec ses propres principes ainsi qu’avec sa foi, et qu’elle a commis la " prostitution spirituelle ", ou " fornication ", pour reprendre ses propres expressions, avec le gouvernement nazi.