Article traduit du numéro d’avril 1984 du Bethel Ministries Newsletter

1984 et "Big Mother"

par Randall Watters

Personne ne pensa grand chose du livre lors de sa parution en 1949, et on ne le remarqua pas vraiment pendant plusieurs années. Au cours des deux dernières décennies*, cependant, le roman de George Orwell intitulé 1984 a attiré l’attention de très nombreux lecteurs. L’auteur dresse le portrait d’une société dans laquelle l’idéologie politique a effectué un lavage de cerveau général au point de ne plus tolérer d’autre mode de pensée. Ironiquement, bien que les chances soient minces pour qu’aujourd’hui une organisation politique quelconque puisse exercer ce genre de contrôle absolu sur la vie des gens, les sectes religieuses se sont engouffrées dans la brèche. Pour qu’un système idéologique absolutiste fonctionne vraiment, il faut non seulement que les sujets de ce système croient en lui, mais aussi qu’ils le soutiennent avec enthousiasme. Même dans la Russie communiste, qui offrait beaucoup de parallèles avec le monde du roman d’Orwell, il était impossible de gagner tout le monde à l’idéologie officielle. Le véritable contrôle de la pensée a maintenant été réalisé dans certains cercles religieux, d’une manière à rendre jaloux les politiciens.

Infirmes au plan émotif

Il a été dit que les sectes font de leurs membres des infirmes au plan émotif, et que si une victime tente de quitter le groupe, elle doit lutter pour redevenir un membre ‘ normal ’ de la société. Pourquoi cela ?

Les groupes religieux de ce genre enseignent souvent à leurs adeptes qu’il faut éviter de montrer des émotions normales, que ce soit en étreignant quelqu’un, en chantant, en dansant, en pleurant, en riant ou quoi que ce soit d’autre. Lorsque l’on dit à quelqu’un que montrer ainsi ses émotions ‘ n’est pas conforme ’, cette personne se voit forcée de développer un nouveau code de conduite basé habituellement sur la crainte de l’homme plutôt que sur celle de Dieu. De tels changements brusques dans les réactions d’une personne peuvent provoquer des problèmes psychologiques et la confusion. Mais d’autres difficultés se développent aussi, qui sont plus significatives.

Étant élevés dans une certaine société ou culture, les circonstances de la vie font que nous développons tous certaines réactions normatives. Si quelqu’un nous donne un coup de poing, nous nous mettons en colère contre lui. Si quelqu’un fait des grimaces, nous rions spontanément. Si on nous sourit, nous sourions en retour. Si quelqu’un n’est pas d’accord avec nous, nous essayons de nous arranger dans la mesure où il ne s’agit pas d’une question importante. Autrement dit, nous essayons de ‘ vivre ensemble ’ de manière à pouvoir nous faire des amis dans ce monde, même si nous ne sommes pas d’accord avec la façon dont ils vivent leurs vies ou avec leurs idées philosophiques ou religieuses. L’intérêt pour les autres joue un grand rôle dans notre volonté de vivre avec eux en dépit de nos différences. Mais qu’arrive-t-il, cependant quand on commence à penser plus à soi-même ou à son petit groupe qu’aux autres, et à former un clan ? On se met à se séparer des autres, que ce soit physiquement ou psychologiquement, et on ne peut plus même fréquenter ceux que l’on considérait auparavant comme nos égaux. Dans le domaine religieux, c’est là le premier pas vers la mentalité sectaire.

Comment cette mentalité de clan se transforme-t-elle en mentalité sectaire ? En fait, la ligne de démarcation entre les deux est bien mince, et elle est généralement franchie quand des personnes à l’esprit sectaire tentent d’impliquer Dieu en disant qu’il faut croire à leurs idées pour obtenir le salut. La crainte de mourir à Harmaguédon peut être suffisante pour pousser quelqu’un à adopter une autre doctrine ! S’il ne s’agit pas de cela, la crainte de perdre vos amis et votre famille (et peut-être de subir des attaques tant physiques que verbales) peut vous fournir la motivation nécessaire pour vous faire changer. Tandis que l’attitude que les membres d’un clan adoptent envers ceux qui n’en font pas partie consiste habituellement en une attitude distante ou condescendante, une secte inflige un traitement équivalant à un meurtre, qu’il soit psychologique, émotionnel, ou même (comme dans le cas de Jonestown) physique.

1984 témoigne de la manière dont fonctionne ce principe dans le domaine de la politique. Étant donné que plusieurs religions comme les Témoins de Jéhovah, les Mormons ou l’Église Universelle de Dieu, etc., ne sont rien d’autre qu’une forme de gouvernement ‘ spiritualisé ’ impliqué dans une activité plutôt ‘ politique ’, l’analogie est très grande. J’ai donc choisi certains extraits de 1984 pour illustrer les analogies entre la Société Watch Tower et le monde d’Orwell. Les extraits de 1984 seront donnés en caractères plus petits.

Orwell commence par dépeindre une importante puissance mondiale qui joue avec la vérité et les récits historiques afin de faire croire qu’elle a toujours eu raison. Cette puissance mondiale s’appelle Océania, et la puissance rivale s’appelle Eurasia. On notera qu’il est question de " Big Brother " et de la " Société ". Réfléchissez aux similitudes entre un tel système politique et la " mère " organisation des Témoins de Jéhovah, qui est également appelée la " Société " (un terme employé tant par la Société Watch Tower que par le monde communiste pour cacher le fait que le véritable pouvoir est entre les mains d’une poignée d’hommes). Arrivé à ce point, je ne peux résister à la tentation de citer La Tour de Garde du 1er septembre 1957, page 261, qui illustre bien leur terminologie : " Si nous désirons marcher à la clarté de la vérité, il nous faut non seulement reconnaître Jéhovah Dieu pour Père, mais aussi son organisation pour mère. "

Considérons maintenant quelques extraits de 1984* :

" […] l’effrayant était que tout pouvait être vrai. Que le Parti puisse étendre le bras vers le passé et dire d’un événement : cela ne fut jamais, c’était bien plus terrifiant que la simple torture ou que la mort.

" Le Parti disait que l’Océania n’avait jamais été l’alliée de l’Eurasia. […] Mais où existait cette connaissance ? Uniquement dans sa propre conscience […]. Si tous les autres acceptaient le mensonge imposé par le Parti — si tous les rapports indiquaient la même chose —, le mensonge passait dans l’histoire et devenait vérité. ‘ Celui qui a le contrôle du passé, disait le slogan du Parti, a le contrôle du futur. Celui qui a le contrôle du présent a le contrôle du passé. ’ […] C’était tout à fait simple. Ce qu’il fallait à chacun, c’était avoir en mémoire [angl. : over your own memory, ‘ sur sa propre mémoire ’ — N.d.T.] une interminable série de victoires. Cela s’appelait ‘ Contrôle de la Réalité ’. On disait en novlangue, double pensée. " (pages 54, 55)

Dans quelle mesure la véritable réalité, ou ce que nous percevons comme réalité, est-elle réelle ? Si une organisation possède le pouvoir de vraiment altérer l’histoire, quelles horreurs peut-elle perpétrer ? On peut enregistrer le passé dans les livres, mais que dire si les livres sont changés ?

Le Collège central des Témoins de Jéhovah sait que pour avoir le contrôle du futur il doit avoir le contrôle du passé. Comment ? De quatre manières différentes : En évitant que le Témoin de base prenne connaissance des erreurs et des tromperies du passé, en présentant leur histoire sous un faux jour, en faisant croire que le passé n’a rien a voir avec la question, ou en changeant réellement les livres !

Pour le Collège central la réalité est tout ce qui est enseigné en tant que compréhension actuelle provenant de l’" esclave fidèle et avisé ", c’est-à-dire lui-même, bien entendu. Tout ce qui a été enseigné par le passé n’est même pas à prendre en ligne de compte ; en fait, ce serait de l’apostasie que de croire à ce qui était enseigné autrefois (ce qu’ils qualifient d’" ancienne compréhension "). Les Témoins de Jéhovah doivent aller de l’avant avec le temps !

Pour les Témoins de Jéhovah, cela veut dire qu’ils doivent remporter une série de " victoires " sur leur mémoire. Il faut maintenant oublier ce qui était enseigné il y a dix ans, car cela créerait une confusion avec ce qui est compris comme vérité présente. S’il fallait expliquer à quelqu’un les enseignements du passé, il faudrait employer des explications complexes pour lui faire comprendre de quelle manière la vérité n’est que relative pour les progrès de l’organisation. Cette personne doit être prête à nier le passé, puis à le reconnaître subconsciemment et à y trouver une compensation dans son esprit ; tout ceci en faisant bien attention à ne pas être conscient de se rendre folle.

" Son esprit s’échappa vers le labyrinthe de la double-pensée. Connaître et ne pas connaître. En pleine conscience et avec une absolue bonne foi, émettre des mensonges soigneusement agencés. […] Oublier tout ce qu’il est nécessaire d’oublier, puis le rappeler à sa mémoire quand on en a besoin, pour l’oublier plus rapidement encore. Surtout, appliquer le même processus au processus lui-même. Là était l’ultime subtilité. Persuader consciemment l’inconscient, puis devenir ensuite inconscient de l’acte d’hypnose que l’on vient de perpétrer. La compréhension même du mot ‘ double pensée ’ impliquait l’emploi de la double pensée. " (1984, page 55)

Par exemple, un Témoin sait que la Société Watch Tower a réellement incité ses membres à croire que la fin du monde arriverait en 1975 ; il peut ensuite nier cela et vraiment croire qu’il dit la vérité ; il est conscient de dire quelque chose de véridique tout en proférant des mensonges soigneusement construits… Il peut aussi oublier que la Société Watch Tower avait prédit la fin du monde en 1914, et non pas le retour invisible de Christ (dont elle enseignait qu’il avait eu lieu en 1874) ; il l’oublie quand cela est nécessaire, mais quand il est acculé et obligé de se le rappeler, il appelle cela une erreur ; il est pourtant prêt à nier le même point devant une autre personne un peu plus tard. Voilà la subtilité ultime ! Ensuite, il pourra dénoncer d’autres groupes religieux qui ont la même attitude et les accuser, eux, d’être des faux prophètes. Il emploiera ainsi deux manières de penser différentes, d’où la comparaison avec la double pensée. Remarquez les propres paroles du Collège central : " Il est vrai que dans le passé certains ont prédit la ‘ fin du monde ’ et ont même fixé à cet événement une date précise. […] Et pourtant, [la fin] n’est pas arrivée. Rien ne s’est produit. Ces gens étaient de faux prophètes. Il leur manquait quelque chose. En effet, il leur manquait certains des éléments qu’exige la réalisation des prophéties bibliques. Ces gens ne comprenaient pas la prophétie biblique et ne possédaient pas la preuve que Dieu les guidait et se servait d’eux. " — Réveillez-vous !, 8 avril 1969, p. 23.

Comment le Collège central a-t-il pu faire une déclaration comme celle-ci au vu de toutes ses propres fausses prédictions ? Il y a suffisamment de documents pour prouver qu’ils ont prédit de nombreuses fois la fin du monde. Il s’agit, comme le dit Orwell, d’" oublier tout ce qu’il est nécessaire d’oublier, puis le rappeler à sa mémoire quand on en a besoin, pour l’oublier plus rapidement encore ", et d’" appliquer le même processus au processus lui-même (autrement dit, ne pas être au courant de toute cette façade). était l’ultime subtilité. Double pensée est vraiment un terme approprié pour cela.

Se tromper soi-même est quelque chose de très compliqué, comme d’échafauder un mensonge pour en couvrir un autre. De nombreux facteurs sont à prendre en compte à chaque fois que l’on trouve une excuse pour les bévues de la Société Watch Tower. Cela est vraiment très différent que de dire purement et simplement la vérité ! Les Témoins de Jéhovah ont tant de fois énervé quelqu’un parce qu’ils ne lui avaient pas dit tout ce qu’ils pensaient sur un certain sujet, comme : " qui sera sauvé à Harmaguédon ? ", ou " qui sont les seuls à comprendre la Bible ? "

" Porter sur son visage une expression non appropriée […] était en soi une offense punissable. Il y avait même en novlangue un mot pour désigner cette offense. On l’appelait facecrime. " (1984, page 93)

" On exige d’un membre du Parti, non seulement qu’il ait des opinions convenables, mais des instincts convenables. Nombre des croyances et attitudes exigées de lui ne sont pas clairement spécifiées, et ne pourraient être clairement spécifiées sans mettre à nu les contradictions inhérentes à l’Angsoc. S’il est naturellement orthodoxe (en novlangue : bienpensant), il saura, en toutes circonstances, sans réfléchir, quelle croyance est la vraie, quelle émotion est désirable. Mais en tout cas, l’entraînement mental minutieux auquel il est soumis pendant son enfance, et qui tourne autour des mots novlangue arrêtducrime, blancnoir, et doublepensée, le rend incapable de réfléchir et de vouloir réfléchir trop profondément. " (1984, page 300)

De par mon expérience personnelle, ayant servi six ans au siège mondial de la Société Watch Tower à la fois en tant qu’ancien et surveillant d’imprimerie, et étant bien connu comme un ‘ homme de l’organisation ’, j’ai cherché diligemment à incarner tout ce que doit être un Témoin de Jéhovah. En réalité, on ne peut y arriver simplement en lisant La Tour de Garde, mais en sachant totalement comment fonctionne le système, et de quelle manière pensent réellement ceux qui occupent les postes de responsabilité. Il faut connaître leurs motivations et ce qui fait que ‘ tout baigne dans l’huile ’ pour eux. Si quelqu’un lit La Tour de Garde sans vraiment s’associer aux Témoins de Jéhovah, il n’aura qu’une idée inexacte de la véritable mentalité de l’organisation. J’ai passé beaucoup de temps avec les membres les plus anciens du siège mondial, travaillant quotidiennement avec certains de ceux qui y étaient depuis 30 ans ou plus, dont certains membres du Collège central. Je connaissais assez bien leur façon de penser, et je pouvais par conséquent déterminer quelle était le meilleur moyen de réussir dans le système, ce que j’ai fait. Tout comme dans les organisations politiques, le facteur clé pour ‘ grimper les échelons ’ dans le système est de comprendre la mentalité de ceux auxquels vous avez à faire. Bientôt, vous découvrez pourquoi certaines décisions sont prises, et qui les prend. Vous comprenez pourquoi certaines lignes de conduite sont adoptées, et d’autres pas. Vous en arrivez aussi à comprendre pourquoi de nouvelles " règles " sont imaginées sans être données sous forme imprimée, ou bien sont couchées par écrit en un " double langage ".

Il résulte de cela que l’expression imprimée sera interprétée de deux manières différentes par deux types d’esprits différents. Prenons, par exemple, une déclaration comme celle-ci : " Serait-il sage pour un frère de porter la barbe dans un endroit où cela n’est pas habituel ? Sa conscience éduquée par la Bible le poussera à prendre en considération les sentiments des autres. " Le Témoin de Jéhovah naïf l’interprétera telle qu’elle est écrite : simplement comme une question de conscience. Mais un ancien ou un Témoin ayant bien assimilé l’esprit de l’organisation la comprendra aisément comme une nouvelle position adoptée par la Société Watch Tower. Pour lui, elle signifiera que si vous vous attendez à être traité comme un frère ou que si vous désirez obtenir une responsabilité dans la congrégation, vous feriez bien de ne pas laisser pousser votre barbe ! (Ou, si vous en avez déjà une, que vous feriez mieux de la raser !)

Souvent, des choses paraissent dans les périodiques ou dans le Ministère du Royaume (bulletin mensuel interne de l’organisation) que le Témoin de Jéhovah moyen ne comprend pas entièrement. Mais celui qui connaît bien tout le contexte dans lequel l’information en question est donnée la considérera sous un angle entièrement nouveau. Par exemple, un article paru dans un Ministère du Royaume à la fin des années 1970 déclarait que la Société n’autorisait plus les Témoins de Jéhovah à tenir de grandes réunions à l’occasion d’un discours ou d’un programme spécial sans que cela ne se fasse sous sa direction. Pour le Témoin moyen, ce n’était qu’un règlement de plus, mais très peu de membres du siège mondial connaissaient les raisons sous-jacentes.

Il s’était avéré qu’un de leurs anciens, Colin Quackenbush, se déplaçait régulièrement pour donner des discours spéciaux à l’intention des jeunes, discours qui attiraient de larges auditoires dans tout le pays. Les membres du Collège central étaient jaloux de la plus grande attention accordée à ces programmes qu’à leurs propres apparitions en public. Et pourtant, très peu d’hommes, même au siège mondial, comprenaient la véritable raison de cette décision. On a un aperçu plus large de ce sujet dans le livre de Raymond Franz, Crisis of Conscience. Ayant été lui-même un membre du Collège central pendant plusieurs années, il connaissait très bien ses méthodes.

Pourquoi le Collège central ne vient-il pas carrément exposer au grand jour ses normes d’habillement, ses règles et son code de conduite, de manière à ce que personne ne se pose de questions sur ces points ? Ses membres prétendent laisser toute latitude sur des questions de conscience, mais la véritable raison est que l’établissement de règles pour les Chrétiens est contraire à la Bible (Romains 7:6 ; 9:31, 32 ; Galates chapitre 3), et qu’ils le savent. Quoi qu’il en soit, ils pensent qu’il doit y avoir une multitude de règles afin de marcher du même pas que le Collège central. Il y a donc des lois non écrites reconnues seulement par ceux qui possèdent un état d’esprit propre aux responsables, lesquels peuvent donc servir d’interprètes pour les Témoins ordinaires. La plupart du temps, ceux qui remplissent ce rôle d’interprète sont les surveillants de circonscription (représentants itinérants qui ont la surveillance de plusieurs congrégations). Ils suivent une formation spéciale pour apprendre à connaître sur le bout des doigts le mode de pensée de la Société, puis ils transmettent les " instructions " aux anciens locaux.

Si un Témoin est diligent pour saisir le véritable esprit de l’organisation, " il saura, en toutes circonstances, sans réfléchir, quelle croyance est la vraie, quelle émotion est désirable ", comme le dit également Orwell. Un des aspects les plus difficiles de mon ministère actuel n’est pas de convaincre les Témoins de Jéhovah que la Société est dans l’erreur, mais plutôt de leur montrer ce qu’elle enseigne et croit réellement. Si un individu n’a jamais été un Témoin vraiment " orthodoxe ", cela peut de prime abord provoquer une certaine confusion. Pour ce qui est de celui qui possédait bien l’esprit de l’organisation, soit il ne verra pas leur tromperie, soit il refusera de poursuivre la discussion, du fait qu’elle serait dévastatrice pour lui.

" Les spéculations qui pourraient peut-être amener une attitude sceptique ou rebelle, sont tuées d’avance par la discipline intérieure acquise dans sa jeunesse. La première et la plus simple phase de la discipline qui peut être enseignée, même à de jeunes enfants, s’appelle en novlangue arrêtducrime. L’arrêtducrime, c’est la faculté de s’arrêter net, comme par instinct, au seuil d’une pensée dangereuse. Il inclut le pouvoir de ne pas saisir les analogies, de ne pas percevoir les erreurs de logique, de ne pas comprendre les arguments les plus simples, s’ils sont contre l’Angsoc. Il comprend aussi le pouvoir d’éprouver de l’ennui ou du dégoût pour toute suite d’idées capable de mener dans une direction hérétique. " (1984, pages 300, 301)

Le Témoin de Jéhovah apprend très tôt à étouffer ses doutes s’ils le mènent en territoire dangereux. Soit il sent qu’elles représentent un danger pour ses relations avec les autres Témoins (qui le considéreront avec suspicion), soit il franchira le pas très difficile consistant à ouvrir sa bouche pour en parler pour de bon ! Il apprend très tôt qu’il doit savoir marcher dans la connaissance actuelle et ne pas permettre à son esprit d’aller de l’avant par rapport à l’organisation. Il ne doit pas penser de façon indépendante. C’est le Collège central qui doit penser pour lui en tout. Voilà l’unique chemin " sûr ".

Le Témoin apprend automatiquement à mettre de côté toute pensée " dérangeante ", telle que celle qui pourrait émerger si, à une porte, une personne lui prenait des mains le livre Vérité et l’ouvrait à la page 13, où il est dit :

" Il nous faut analyser, non seulement nos croyances personnelles, mais encore les enseignements de l’Église dont nous sommes éventuellement membres. Ses doctrines sont-elles en plein accord avec la Parole de Dieu, ou ont-elles pour fondement les traditions des hommes ? Si nous sommes amis de la vérité, nous ne devons pas craindre d’examiner ainsi notre religion. Le désir sincère de chacun de nous devrait être d’apprendre quelle est la volonté de Dieu à notre égard, puis de l’accomplir. "

La personne pourrait essayer de raisonner avec le Témoin et employer la logique même présentée dans le livre, disant : " Pourquoi donc ne pas examiner maintenant l’histoire de la Société Watch Tower au cours des 100 dernières années ? " Normalement, le Témoin devrait répondre par un regard vide accompagné d’un long silence, ou dire : " Avez-vous déjà été Témoin de Jéhovah ? " Autrement dit : " Comment pouvez-vous en savoir autant sur nous ? " Il y a de ce fait un refus inconscient de suivre une argumentation logique à l’initiative des autres, tandis qu’il tentera dans le même temps de prendre lui-même l’initiative d’exposer des arguments logiques. Toute chaîne d’idées dont il ne sera pas à l’origine et qui pourrait être dangereuse pour la sécurité de l’organisation l’ennuiera et le dégoûtera.

Arrêtducrime, en résumé, signifie stupidité protectrice. Mais la stupidité ne suffit pas. Au contraire, l’orthodoxie, dans son sens plein, exige de chacun un contrôle de ses processus mentaux aussi complet que celui d’un acrobate sur son corps. La société océanienne repose, en fin de compte, sur la croyance que Big Brother est omnipotent et le Parti infaillible. Mais comme en réalité, Big Brother n’est pas omnipotent, et que le Parti n’est pas infaillible, une inlassable flexibilité des faits est à chaque instant nécessaire. Le mot clef ici est noirblanc. Ce mot, comme beaucoup de mots novlangue, a deux sens contradictoires. Appliqué à un adversaire, il désigne l’habitude de prétendre avec impudence que le noir est blanc, contrairement aux faits évidents. Appliqué à un membre du Parti, il désigne la volonté loyale de dire que le noir est blanc, quand la discipline du Parti l’exige. Mais il désigne aussi l’aptitude à croire que le noir est blanc, et, plus, à savoir que le noir est blanc, et à oublier que l’on a jamais cru autre chose. Cette aptitude exige un continuel changement du passé, que rend possible le système mental qui réellement embrasse tout le reste et qui est connu en novlangue sous le nom de doublepensée. " (1984, pages 301, 302)

La Société Watch Tower se repose sur la croyance selon laquelle la " mère " organisation ne peut induire personne en erreur. Si on démontre qu’elle s’est trompée ou qu’elle a menti délibérément, on vous dit qu’il valait mieux rester dans l’erreur ou vivre dans le mensonge que de vous rendre compte par vous-même de la vérité ! On ne peut avoir tort si l’on continue à marcher avec la " mère ". Elle est, en effet, infaillible (tout en niant l’être). C’est ainsi que, dans la Société Watch Tower (tout comme avec Big Brother), le service de la rédaction fait d’inlassables efforts pour être flexible avec la " vérité ", étant toujours prêt à trouver quelque analogie ridicule pour montrer comment ils se sont toujours comportés, comme cet exemple d’un navire qui doit quelquefois louvoyer (ou zigzaguer) pour se rendre d’un point " a " à un point " b " (voir La Tour de Garde du 15 mars 1982, pp. 26, 27). Ils peuvent également expliquer que Jéhovah Dieu ne faisait que vous " mettre à l’épreuve " en permettant que la mère organisation vous fasse croire que la fin du monde aurait lieu à un certain moment, tout en sachant très bien que cela n’allait pas arriver (voir La Tour de Garde du 15 mai 1984, p. 24, § 1).

Toutefois, si une autre religion modifie ses doctrines, le Collège central s’empressera de la critiquer en utilisant les paroles d’Éphésiens 4:14 : " Alors, nous ne serons plus des enfants, emportés par les vagues et poussés çà et là par n’importe quel vent d’enseignement répandu par des hommes trompeurs, qui entraînent les autres dans l’erreur par les ruses qu’ils inventent. " (Bible en français courant)

On peut noter avec intérêt ce que déclare La Tour de Garde du 15 août 1976, p. 490 : " Il est grave pour celui qui s’est fait une certaine idée de Dieu et du Christ à la suite de plusieurs années d’étude de la Bible et qui a découvert que sa compréhension des enseignements importants et des doctrines fondamentales des Écritures était erronée, de revenir à des dogmes qu’il avait rejetés précédemment. Les vrais chrétiens ne peuvent être hésitants quant aux enseignements fondamentaux de la Bible. En effet, quelle confiance quelqu’un pourrait-il avoir en de telles personnes irrésolues ? " Si seulement la Société Watch Tower pouvait s’appliquer ceci à elle-même ! Notez ce que dit Orwell :

" Le secret de la domination est d’allier la foi en sa propre infaillibilité à l’aptitude à recevoir les leçons du passé [anglais : from past mistakes, " des erreurs du passé "]. " (1984, page 305)

Voici le désir ultime de toute secte intelligente : joindre l’autorité absolue ainsi que l’infaillibilité à l’aptitude à tirer des leçons des fausses prophéties et des mauvaises manières d’agir.

La mère organisation exige en tout temps une loyauté absolue. Elle prétend être un prophète comme Ézékiel ou Jérémie (voir La Tour de Garde du 1er janvier 1983, pp. 26, 27). Elle prétend être le porte-parole de Jéhovah Dieu, le Créateur de l’univers, mais elle refuse d’endosser la responsabilité d’un prophète. Selon Deutéronome 18:20-22 dans sa traduction de la Bible, elle est un faux prophète à la lumière de sa propre histoire. Ses membres donnent parfois cette excuse : " Nous ne sommes pas de faux prophètes, puisque nous admettons nos erreurs. " Dans ce cas, j’ai une nouvelle pour eux ! Tout faux prophète qui prédit la fin du monde pour une certaine date se doit d’admettre son erreur dès le lendemain ! Que pourrait-il faire d’autre pour retenir ses disciples ?

Mais voici précisément ce que désire le Collège central : l’autorité absolue tout en n’ayant pas à assumer de responsabilité pour ses erreurs. Qui pourrait demander mieux ?

Bien sûr, certains diront que La Tour de Garde n’est pas inspirée. Mais en disant cela, pourtant, ils ignorent tout ce qu’ont dit les membres du Collège central au fil des ans ! Dans l’affaire Olin Moyle, par exemple, qui s’est tenu en Écosse en 1943, Fred Franz, l’actuel président*, a dit que Jéhovah lui-même est l’éditeur de ce périodique, lequel paraît directement comme la Parole de Dieu, sans aucune restriction (Sec. no 2596-2597 de la transcription) ! Expliquant comment Jéhovah communique la " vérité " à la" classe de l’esclave fidèle et avisé ", La Tour de Garde du 1er juillet 1943 (éd. angl.) dit à la page 203 :

" Il (Jéhovah) utilise simplement la classe du ‘ serviteur ’ pour publier l’interprétation après que le Tribunal Suprême, par Christ Jésus, l’a révélée. "

Parlant de l’être angélique vu par Ézékiel (selon Ézékiel 43:6), le livre Justification (écrit par Joseph Rutherford, le deuxième président), vol. III (paru uniquement en anglais), page 250, dit :

" L’‘ homme ’ était le messager céleste, ce qui représente les messagers célestes ou anges du Seigneur. Il ne fait aucun doute qu’ils entendent d’abord les instructions que le Seigneur publie pour son reste, puis ces messagers invisibles transmettent ces instructions au reste. Les faits montrent que les anges du Seigneur, avec lui dans son temple, ont ainsi servi le reste depuis 1919. "

Un autre point important dans ce que dit Orwell a trait à la " doublepensée ", à savoir que lorsqu’une personne voit son esprit manipulé avec succès, elle ne dit plus le contraire de ce qu’elle pense, mais qu’elle pense le contraire de ce qui est vrai. Ainsi, par exemple, si quelqu’un a entièrement abandonné son intégrité et son indépendance, s’il se considère comme appartenant à l’État, il se sent libre parce qu’il n’est plus du tout conscient de la différence entre la vérité et l’erreur. Cela s’applique particulièrement aux idéologies. Tout comme les inquisiteurs qui torturaient leurs prisonniers croyaient agir au nom de l’amour chrétien, le Parti " rejette et dénigre chaque principe soutenu à l’origine par le mouvement socialiste, faisant cela au nom du socialisme ". Sa teneur est transformée en son contraire, et les gens continuent à croire que l’idéologie signifie bien ce qu’elle dit.

C’est là l’aspect le plus effrayant des tromperies perpétrées par le Collège central. Un habile programme de lavage de cerveau lui a permis, non seulement faire en sorte que quatre millions de personnes# croient que le noir est blanc et que le jour est la nuit, mais a aussi réussi à apprendre à ces personnes à ne jamais poser de questions !

Jésus nous a dit que nous devons naître de nouveau pour voir le royaume de Dieu (Jean 3:3, 7). Il a dit que nous devons vraiment être en communion avec lui pour avoir la vie (Jean 6:53, 54). Il a dit de ne pas écouter ceux qui diraient que le Christ serait revenu en secret ou invisiblement, mais qu’il viendrait comme l’éclair (Matthieu 24:23-27) et que même ses ennemis le verraient (Apocalypse 1:7) ! Il a dit qu’il reviendrait pour prendre ses enfants avec lui dans sa demeure (1 Thessaloniciens 4:14-17). Le rédacteur de la lettre aux Hébreux dit que Jésus n’est pas un ange (Hébreux chapitre 1), et l’apôtre Jean dit que Jésus possède la substance et la nature même de Dieu (bien qu’il ne soit pas le Père ; voir Jean 1:1).

Attention ! Un groupe de 15 hommes* à New York nie que vous ayez le droit d’avoir part à ces promesses !

Il est effrayant (pour ne pas dire plus) de penser que j’ai subi (et que quatre millions# d’âmes subissent toujours) un habile lavage de cerveau de la part d’une organisation qui a répudié presque tout ce en quoi l’église chrétienne a cru en 2 000 ans d’histoire, et que cette organisation se présente maintenant comme la seule église chrétienne. Nous ne pouvons pas rester assis à ne rien faire et leur permettre de contrôler la vie des gens. Ils ont réussi à convaincre leur adeptes que la vérité dépend des lignes de conduite de l’organisation. Quel suicide intellectuel ! Ils ont rejeté tout ce que l’" ennemi " (la Chrétienté) dit être, et ont prétendu l’être eux-mêmes.

Efforçons-nous d’atteindre, par l’amour, ceux qui luttent à l’intérieur de cette organisation. Il nous faut être des gens normaux pour nos frères et sœurs qui y sont toujours (et pas des dingues religieux), et leur permettre de se rendre compte, par nos vies, que le Christianisme est quelque chose de réel, et que nous cherchons Christ dans les gens, et pas dans des organisations (Colossiens 1:27).